Interviews on Building Nunavut's Climate Resilience

 

Nuka Olsen-Hakongak est une jeune femme de 23 ans originaire de Cambridge Bay qui vient tout juste d’obtenir un diplôme en travail social et d’être admise au programme de droit du Collège de l’Arctique du Nunavut. Pendant l’hiver 2017, elle a rencontré des gardiens du savoir de son hameau natal et recueilli leurs témoignages pour l’atelier Our Changing Land, Our Changing People: Building Nunavut’s Resiliency (« L’évolution d’une terre et d’un peuple : Bâtir la résilience du Nunavut »). Grâce à ces entrevues, elle a rassemblé d’importants renseignements sur ce qui a changé entre hier et aujourd’hui.

 


J’ai questionné quelques habitants de mon hameau natal au Nunavut, Cambridge Bay. J’ai utilisé la trousse de préparation que m’a envoyée Aaju Peter, qui contenait trois questions, chacune assortie de sous-questions. C’était la première fois que j’assistais à un congrès de ce type, je voulais donc connaitre l’opinion des gens de mon hameau. J’ai appris tellement de choses des personnes que j’ai interrogées et des Nunavummiuts qui se sont exprimés pendant la journée que j’ai passée au congrès! Je suis d’ailleurs très heureuse d’avoir pu vivre cette expérience. Les réponses des participants sont reproduites ici telles qu’elles ont été prises en note pendant les entrevues; elles sont donc formulées à la première personne.

 

John Nanegoak, Ikey Nanegoak et Mary Taipana (Bathurst Inlet, début des années 1970).
 

Entrevue no 1 avec Ruth Oyukuluk.

Originaire d’Arctic Bay, au Nunavut, Ruth est avec moi dans la dernière année du programme de travail social, un programme de deux ans menant à l’obtention d’un diplôme et offert à Cambridge Bay.

1) Les Inuits sont un peuple plutôt résistant, qui se déplaçait en fonction de la présence d’animaux. Ensuite, on leur a pris leurs chiens, et on les a remplacés par des motoneiges. Les Inuits n’ont jamais protesté, parce qu’ils avaient peur. Ils se sont adaptés à la nouveauté assez vite – une preuve de résilience. Ils devaient acheter de l’essence, des motoneiges, des pièces et de l’huile, mais ils n’avaient pas d’emploi, parce qu’ils vivaient des fourrures de renards ou de phoques qu’ils attrapaient dans le froid. La majorité d’entre eux sont nés dans des iglous, dans des conditions météo rigoureuses, et ils ont survécu. Les Inuits chassaient et tiraient leur subsistance de ce que leur offrait la toundra, il n’y avait pas d’épiceries. Aucun d’eux ne se disait pauvre, ce qu’ils avaient leur suffisait. Il n’y avait pas de médecin, alors ils avaient leurs propres techniques pour se soigner les uns les autres. Certains Inuits peuvent encore raconter l’histoire de leur peuple grâce à ça. C’est comme ça que je vois leur force, une force extraordinaire.

D’où je viens, notre langue est vivante, car la plupart des gens parlent inuktitut. Ici, je vois que les gens ont envie d’apprendre cette langue qu’ils ont oubliée. On ressent une vraie force. La majorité des habitants (de Cambridge Bay) ont très vite retrouvé leurs mots, ça leur revient petit à petit. Les ainés parlent parfaitement l’inuinnaqtun, c’est très impressionnant!

1a) Mon grand-père, Oyukuluk, me racontait tout le temps la vie d’avant, quand ils n’avaient aucun bien matériel. Il me parlait de cette femme qui a eu un bébé pendant l’hiver. À sa naissance, on l’a enveloppé dans de la fourrure de lapin pour qu’il ait toujours bien chaud. Les couches n’existaient pas, à l’époque; quand le bébé remuait dans leur dos, les femmes savaient qu’il fallait le faire uriner ou déféquer.

1b) Perdre les chiens fut un gros changement, et ils ont dû trouver d’autres manières de se déplacer.

 

Un attelage de chiens arrive à Bay Chimo, au début des années 1970. En arrière-plan, le poste de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

Entrevue no 3 avec Haomik Joy.

Haomik est originaire de Cambridge Bay, mais elle est née sur l’ile Jenny Lind, située entre ici et Gjoa Haven. 

1a) Je me souviens de mon enfance dans l’iglou, nous avions un kullik (une source de chaleur dont on se servait pour se chauffer, pour cuisiner ou pour faire sécher les vêtements). Tout le monde travaillait ensemble, les petits comme les grands. On ne choisissait pas ce qu’on mangeait. La vie était tellement simple, dénuée de l’influence des Qallunaaq. Nous partagions tout. Les hommes avaient deux épouses, et les femmes avaient deux époux, mais il n’y avait pas de conflits. Nous étions vraiment heureux, tout le monde s’entendait bien. Il n’y avait pas de violence. Si quelqu’un avait besoin de quelque chose, il le demandait, ou vous le lui donniez, tout simplement. Quand un chasseur attrapait une proie, on se partageait la viande. Aujourd’hui, on voit de la violence, les gens ne se font plus confiance, ce n’est plus comme c’était avant, dans les familles. Si un enfant devenait orphelin, une autre famille l’adoptait sans se poser de questions. Ils l’adoptaient, et c’est tout. Tout était tellement différent quand j’étais enfant! Nous utilisions les peaux comme isolation. Je revois mon oncle creuser un trou profond de six pieds dans la baie Anderson, puis il le tapissait de cellophane pour en faire un congélateur. Il le couvrait ensuite d’une planche, qu’il recouvrait de nuna pour camoufler le tout. Le matin, tout de suite après avoir mangé, nous partions tout heureux pêcher avec nos kakivaks dans la rivière qui se trouvait à côté de notre cabane.

1b) Nous nous contentons de suivre le mouvement. On ne peut pas changer les choses, nous n’aimons pas protester. Je crois qu’il n’y a rien à faire, il faut juste suivre le mouvement. Les ainés ont vu venir les obstacles qui surviennent. Par exemple, les papiers à remplir pour obtenir une carte d’assurance sociale et avoir le droit de travailler – « et être un numéro ». Il y a tellement de restrictions de nos jours, tant de règles à respecter, pour tout et n’importe quoi. Nous admirions un chef, quelqu’un qui savait bien chasser ou coudre, voilà les qualités que nous recherchions. Si vous n’envoyiez pas vos enfants à l’école, vous ne receviez pas l’allocation familiale.

1c) Tout le monde travaillait ensemble, à l’époque. On se débrouillait. Aujourd’hui, il existe tellement de technologies pour garder le contact avec sa famille, ses collègues et ses amis... On passe notre vie à travailler pour survivre, avoir une maison, acheter de la nourriture très couteuse, acheter de l’essence pour aller chasser dans la toundra. Il faut payer l’électricité, le chauffage, l’eau, le téléphone... Avant, l’argent n’existait pas, on troquait des peaux, des outils, ou alors on cousait pour la famille. À Noël, on attachait des clochettes au cou des chiens, comme ça on savait si quelqu’un d’un autre camp venait nous rendre visite. On faisait la fête différemment, il n’y avait pas d’alcool. Du soir au matin, tout le monde était occupé à préparer la prochaine chasse ou le retour des jours plus chauds.

2) Nous essayons de réapprendre notre langue. Beaucoup de jeunes filles apprennent à coudre et à chasser. L’instinct de survie. J’aurais aimé qu’on nous enseigne ça dans les pensionnats; nous aurions été plus forts, nous aurions su nous débrouiller pour survivre. Si nous avions pu parler notre langue, nous n’aurions pas à lutter aujourd’hui pour la garder vivante.

3a) Plus de logements. Une école intermédiaire à Cambridge Bay. Le problème, c’est que les élèves de 7e, 8e et 9e année ne sont pas habitués à l’école secondaire. Il faudrait une école intermédiaire, pour qu’ils puissent faire la transition. Nos élèves de 7e année sont encore des enfants, et on les mélange à des camarades plus âgés, ou plus jeunes. La promotion automatique, je crois que ça s’appelle. Ça les aidera à entrer au secondaire. Moi, ça m’a aidée quand je suis entrée au pensionnat. J’ai redoublé quelques classes, et ça m’a été bénéfique, car j’ai fini par obtenir mon diplôme et travailler pour le gouvernement du Nunavut pendant 21 ans. Et utiliser ma langue, à l’oral et à l’écrit.

3b) Comme la chaine 51; avoir une chaine d’information. Des conversations au téléphone.

3c) Radio; des salons professionnels.

3d) Des rencontres par télésanté, car le cout des déplacements est un vrai obstacle.

 

La maison du docteur, à Cambridge Bay (années 1970).

Entrevue no 4 avec Naikak Hakongak (mon père).

Naikak est né à Cambridge Bay et a grandi à Bathurst Inlet, mais aussi et surtout à Bay Chimo. 

1a) Je suis toujours un peu mélancolique quand je retourne à Bay Chimo, surtout quand je vois notre première maison « en boite d’allumettes », bâtie par mon père. Aujourd’hui, le toit est tout déformé. La résilience, je la vois quand je me déplace dans la toundra et que je vois les cercles de tentes et les maisons longues. Les Inuits s’adaptaient à toutes les saisons, en fonction de la présence des animaux. Ils passaient la saison chaude dans la toundra, à proximité des eaux riches en poissons. Près de notre rivière, par exemple, on trouve d’anciennes caches et des cercles de tente. Ce qui est dommage, c’est qu’il n’y a pas de traces des habitations des Inuits pendant l’hiver, car ils vivaient dans des iglous sur l’océan. La résilience, elle est dans la force qu’ils avaient pour avancer. Mes parents, eux, ont vécu la transition vers le nouveau mode de vie de l’époque : la sédentarisation et les habitations modernes. Les Inuits s’adaptaient : ils se prenaient en main et fabriquaient des outils de chasse en utilisant de nouveaux matériaux, comme le cuivre, avec lequel il faisait des lames de harpons et des ulus, les cornes de bœuf musqué et le bois. À cette époque, on n’élevait pas du tout les filles et les garçons de la même manière : on apprenait aux garçons à devenir de bons chasseurs et à nourrir leur famille, tandis qu’on montrait aux filles comment coudre aussi bien que leur mère et fabriquer des vêtements, des sacs de couchage, des tentes en peaux et d’autres choses.

1b) Par leur résilience. Le premier bouleversement a été d’adopter une religion, le catholicisme ou l’anglicanisme. Le chamanisme a été relégué à la clandestinité avec l’arrivée du christianisme moderne. Mon arrière-grand-père (maternel), Elatiak, a été un chamane pratiquant jusqu’à sa mort (date du décès inconnue). La religion a été l’un des grands changements auxquels les Inuits ont dû s’adapter. Je pense que ce bouleversement a créé des conflits dans les familles, car leurs membres pouvaient avoir des croyances différentes. Les catholiques ont été très présents à Bathurst Inlet dans les années 1930 et 1940; après leur départ, les missionnaires anglicans sont surtout restés sur place, ainsi qu’à Bay Chimo. Les Inuits ont fait face à la situation en se disant qu’ils devaient rester unis, coute que coute. L’une des plus grandes difficultés qu’ils ont rencontrées a été d’abandonner leur rôle de chasseurs et de cesser de pourvoir aux besoins des leurs pour fonder un village et vivre grâce à l’assistance sociale, plutôt que selon le mode de vie traditionnel.

1c) Probablement devenir un conseil de village, avant de devenir une municipalité, et aujourd’hui un hameau. Aussi, les enfants reçoivent aujourd’hui une éducation et s’adaptent au monde moderne. Nous ne sommes plus jamais revenus en arrière, nous avons seulement continué à avancer vers l’avenir.

2a) Le Centre Kgluktuk Ilavut accueille les détenus qui finissent de purger leur peine; ceux-ci y font des activités culturelles et dans la toundra qui les aideront à réintégrer la société. Au Centre de mieux-être de Cambridge Bay, je vois les mêmes personnes qui travaillent là-bas : un mélange d’habitants de longue date et de la nouvelle génération de Cambridge Bay, qui apportent leur aide et se mettent au service du hameau pour en faire un endroit plus agréable. Ça fait vraiment plaisir à voir.

3a) Je me demande si l’école secondaire utilise le centre culturel pour y enseigner aux élèves l’histoire des Inuits : leur chemin vers la société moderne, et la façon dont nous pouvons conserver notre culture.

3b) Organiser des rassemblements dans le foyer, au Elders’ Palace ou au centre culturel – les deux premiers endroits seraient idéaux.

3c) La radio locale, des rassemblements hebdomadaires ou deux fois par semaine, des brochures, la chaine 51; utiliser les médias.

3d) Internet – moderniser le système de connexion. La plupart des localités ont le service de téléphonie cellulaire. Des vidéoconférences; beaucoup de gens aiment se voir en vrai, mais d’un point de vue logistique et économique, ce n’est pas faisable. Du soutien des hameaux, des sections sociales et culturelles de l’Association inuite du Kitikmeot et de la NTI (Nunavut Tunngavik Incorporated), qui peuvent aider à mettre tout ça en place.

 

La propriété de Jacob Kudlak et de May Hakongak, à Bay Chimo.

Entrevue no 5 avec Attima Hadlari.

1) Les Inuits savent s’adapter, car ils vivaient au quotidien dans la toundra, et pas dans des maisons chauffées. Ils portaient des vêtements naturels, confectionnés à partir d’animaux. Ils s’adaptaient à toutes les conditions météo.

1a) J’ai grandi auprès de mon grand-père, qui est né dans les années 1800. L’hiver, et quand les conditions étaient rudes, les Inuits s’habillaient chaudement pour aller dehors, ou alors ils restaient dans l’iglou, où il faisait bien plus chaud que dans les tentes d’aujourd’hui. Ils vivaient en harmonie avec la nature.

1b) Mon grand-père m’a souvent répété que la terre est en perpétuel changement. Il savait, par des connaissances transmises de génération en génération depuis la période glaciaire, que l’hiver finirait par disparaitre. Les Inuits se préparaient toujours au pire et savaient s’adapter aux changements météorologiques. Je crois que nous devrions nous aussi nous préparer aux importants changements qui nous guettent, quels qu’ils soient.

1c) Ils doivent se préparer aux grands changements qui risquent de se produire, et travailler main dans la main. Toujours se préparer au pire.

2) Si le hameau n’a plus d’électricité, nous pourrions survivre sans chauffage. Moi, mon grand-père m’a appris comment faire. Au besoin, je peux construire un iglou, mais je ne suis pas aussi rapide que mon grand-père, parce que je ne fais pas ça souvent.

3a) Plus d’architectes originaires du Nord, parce qu’ils connaissent le froid d’ici; il faudrait aussi offrir des programmes d’études en architecture spécialisée pour le Nord. Utiliser des ressources naturelles, par exemple pour le chauffage et la lumière, plutôt que de compter uniquement sur les combustibles.

3b) Il faudrait que le gouvernement fédéral consulte sérieusement les localités et leurs dirigeants, qui pourraient alors étudier les différents scénarios qui s’offrent à eux. Communication accrue entre les localités et le gouvernement fédéral.

3c) Que les responsables du gouvernement fédéral consultent directement les localités, au lieu de simplement leur transmettre les messages.

3d) Les dirigeants devraient peut-être être invités plus souvent à participer aux décisions qui concernent le Nord.

 

Canso quittant Cambridge Bay à la fin des années 1940, les yeux tournés vers le site du nouveau hameau.
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